Etait-ce le paradis…

Nous étions à Morondava, vers la fin des années 80. A l’époque, et sans doute maintenant, c’était une ville relativement tranquille, où tout le monde connait tout le monde.
J’étais élève au collège Immaculée Conception, école catholique sous la grande tradition de Délia Tétreault. Son rêve de têtes d’enfants dans les champs de blés couvrait les murs de mes salles de classe. Des enfants de tous horizons, dans un champ.

Délia
La vénérable Délia Tétreault

Mais ce collège avait une particularité assez invraisemblable que je ne revois plus dans aucun collège, à ce jour. A l’époque, il faisait partie des rares écoles privées de la ville et accueillait les enfants de toutes confessions : les catholiques, les protestants, les hindous, les musulmans, les pentecôtistes, les bouddhistes, les témoins de Jéhovah, les adventistes, les Jesosy Mamonjy, les fidèles des cultes traditionnels… Bref, un melting-pot de plusieurs cultures différentes et d’origines très diverses. Des Malgaches, des Indiens, des Chinois, des Métis, des Français, des Africains.

Il me semblait que c’était un écosystème assez équilibré, chacun dans sa culture, mais partagée et vécue avec celles des autres. Sari, henné, crucifix, kippa, voiles musulmans, voiles Jesosy Mamonjy, les uns sans viande de porc, les autres, végétariens, certains complètement vegan, le ramadan, noël, Pâques, le sabbat, le mercredi des cendres, le fitampoha, le vangotratra, les doany, avec bijoux, sans bijoux, des filles en pantalons, des filles en longues robes, des filles en shorts courts, des filles qui ne montrent que leurs mains et poignets, masonjoany, lambahoany.

Sœur Rita tirait au sort celle et celui qui allaient jouer Marie et Joseph au spectacle de noël : moi, j’étais Amos, le berger. Elle se foutait bien de savoir que j’étais une fille, mais après tout, Marie portait un bindi et Joseph avait son short Johnny Clegg.

Il n’y avait qu’une seule règle : se plier au rituel catholique pendant les heures de cours et suivre le catéchèse, puisque c’était un collège catholique. Ce qui impliquait de savoir son « Notre Père » et son « Je vous salue Marie »sur le bout de la langue, assister à la messe mensuelle et avoir son livre de prières. Nous nous asseyons sur les marches du collège et nous entrainions à détourner les prières. « Je vous charrie, marmite pleine de graisse, le seigneur est à Betsiboka »…, sans trop savoir pourquoi. C’était drôle et puis voilà. En retour, toutes les pratiques demandées par la religion de l’élève lui sont acceptées, dès lors que la santé et l’assiduité scolaire ne sont pas perturbées.

Stephanie-De-Monaco-Ouragan-CD-Album-905162004_L
Classe de Melle Annie, Grande salle Notre Dame de la Salette, 1987

 

Donc oui, des fillettes en voiles et des mamans en burqa qui viennent aux fêtes scolaires, où l’on chantait à tue-tête la princesse Stéphanie de Monaco, comme un ouragan.   Et quelques fillettes assises sagement mais qui hurlaient leurs voix de tête, parce que leurs religions leur interdisaient de danser mais pas de chanter. La chose peut choquer, et à juste titre sans doute. Mais on avait dépassé le niveau très puéril de vouloir absolument embrigader les autres dans notre propre religion et culture. Nous étions protestants, ils étaient musulmans, catholiques, baptistes, etc… mais c’est de Stéphanie de Monaco dont il s’agissait, pour l’instant.

Les traditions étaient présentes. Les catholiques avaient leurs processions avec la Sainte Vierge et nous regardions, en mangeant des gerbes de brochettes en face du commissariat. Puis, on assiste à la procession du vangotratra des Karana et comme tout le monde, on encourage les amis « Allez, Mohammed », « Allez, Yanis », sans trop comprendre ce qu’il se passe. Ensuite, les églises protestantes évangéliques font leurs veillées à la Zafindraony revisitée. Puis, l’église luthérienne (à l’époque, la FJKM n’avait pas encore son clocher à Morondava) invite des groupes de musique (Ny Mpitory, Ny Kintan’ny Maraina, ny KTKT, dray!!!) La communauté musulmane offre des couvertures aux nécessiteux, comme à son habitude. Les fidèles des cultes traditionnels invitent tout le monde au fitampoha – et on y allait, tous, voir les mânes prendre leurs bains. J’avais souvent les mains et les pieds peints au hénné, avec des signes arabes qui disaient : « Voici le chat », « Ferme la fenêtre », « Ta robe est jolie »… Et à la fête du 26 juin, tous se ruaient au stade municipal où les enfants faisaient leurs défilés.

Et le réveillon. Chez My Lord, la boîte de nuit, les enfants pouvaient venir avec leurs parents pour danser. Il n’y avait rien de particulier alors : de la danse, des brochettes et du rire. C’était juste la nuit. Puis on dormait sur les plages. Parce qu’on avait la chance de le faire.

5109D1RQ3KL
Ton look Johnny Clegg, 1988!

L’arrivée des cyclones était autre chose. Les portes s’ouvraient pour tous. Nous vivions dans le quartier de l’Andakabe avec pratiquement la seule maison à étage du quartier : les voisins sont logés dans le salon, la véranda, les couloirs, les escaliers. Il en était ainsi partout, sans trop se poser de question. Le danger est le danger. Je ne pense même pas qu’on agissait par solidarité : c’était dans l’ordre des choses, voilà tout.

 

Le père de Farzàna sort le pain chaud de sa boulangerie à 19h. La ville fait la queue pour le meilleur pain du monde. Zoulficar vend des sardines, qu’on met dans le pain encore brûlant. Le vendredi soir, on s’assied sur les bancs à brochette chez Iaban’i Do, devant le commissariat, en observant Séraphine, sans-abri bien connue de la ville. Elle n’a pas de toit mais il ne lui manque que le toit : elle a son matelas, sa vaisselle, son fatapera, ses vêtements. Elle n’a jamais voulu de toit, me disait-on. C’était une ville tranquille, on pouvait bien faire sa Séraphine.

Et au cœur de toute cette mosaïque de vies et de cultures, voici la plus insolite. Le collège Immaculée Conception suivait le programme français. Quand je dis « suivait le programme français », c’était une application attentive, scrupuleuse, littérale. J’en avais soupé, de ces ancêtres gaulois, de Clovis, de Jeanne d’Arc et de Révolution française – des décennies après le retour de l’Indépendance. Je pouvais réciter les fleuves de France de mémoire, ce que les petits français ne savent peut-être pas, eux-mêmes. J’aurais pu devenir un Stéphane Bern. Heureusement, l’univers  animé qu’était mon enfance avait largement donné le change : Ranavalona a su trouver son chemin au milieu de la Commune de Paris (toute mère retrouve ses enfants, juste ciel!) Et ce, par l’intervention de Victoire Rasoamanarivo et du Pape Jean-Paul II. Le St Père s’apprêtait à visiter Madagascar et l’église catholique malgache se mobilisait pour la béatification de Rasoamanarivo, évènement qui donna lieu à la publication de plusieurs ouvrages et BD sur la vie de celle-ci sur fond d’histoire. Contre toute attente, certaines de ces publications avaient échappé à l’habitude des partis pris évangélisateurs qui consistait à dénigrer inutilement la culture et les traditions ancestrales au profit du christianisme. La BD se contentait de décrire le culte traditionnel malgache comme étant un ensemble de traditions dans lesquelles Rasoamanarivo ne s’identifiait pas. Ce qui était un script très respectable, à mes yeux de petite fille.

bonbon coco 1
Bombô coco!!! Ph : http://www.mamina.org

J’imagine que bien de choses pas nettes se déroulaient entre les murs, dans les quartiers de cette ville de mon enfance. Mais je ne les connaissais pas. Je me goinfrais de bombô coco et jouais avec mes amis, chez Mme Pulchérie dont les truies faisaient un bruit atroce.

Le muezzin, les clochers, les mânes, les danseurs de kininike, le chant des pêcheurs, sous le ciel de Madagascar. Je ne sais plus si cette vie bohème un peu drôle et assez légère reviendrait un jour. Puis, un jour comme toujours, tout change. En bien, le mur de Berlin s’effondre, Nelson Mandela est libre. En mal, la guerre du Golfe s’annonce, Madagascar s’apprête à vivre un énième séisme politique, un spectaculaire cyclone nommé Géralda s’abattra sur l’île quatre ans plus tard. Puis deux ans plus tard, le rova de Madame est incendié. Nous avons quitté Morondava pour Antananarivo. Je rejoins le collège des soeurs franciscaines, où la Vierge Marie ne porte assurément pas de bindi.

 

Un jour, des années plus tard, j’étais dans une autre ville côtière malgache qui m’avait beaucoup rappelé Morondava. Je suis entrée dans une dokany, une boutique, pour acheter quelque chose. Les murs de la boutique étaient tapissés de posters menaçants de Saddam Hussein portant des armes et des femmes en voiles portant des sabres. Dans d’autres villes, des sectes évangéliques étranges font leurs apparitions, avec d’extensibles et douteuses interprétations de versets bibliques hors de leurs contextes. Des leaders religieux s’enrichissent ostensiblement. Des communautés traditionnelles se font harceler par des évangélistes chrétiens zélés (et ennuyeux, pour ce que j’en pense). Les boîtes de nuit sont infréquentables. Les jeunes filles en shorts dansent dans les bras de vieux vazaha. Et on suit son gosse de près, de peur qu’on ne l’enlève. On ne dort plus sur les plages, on ne fait plus sa Séraphine, l’insécurité étant meurtrière. J’étais estomaquée quand on m’avait appris qu’une petite fille que je connaissais enfant, à Morondava, était en prison, pour avoir frayé dans le trafic d’ossements humains. Et quand, à 17 ans, je suis revenue pour des vacances, une des petites filles avec lesquelles je jouais venait de se marier : elle avait 15 ans. Et plus personne ne chante Stéphanie de Monaco (est-ce bien ou pas bien? lol)

pics
Etait-ce le (mon) paradis?

J’imagine que mes yeux d’enfants embellissaient trop de choses, ou que mon regard d’adulte ne s’emmerveille plus de rien. Toujours est-il que le paradis s’est évanoui.

Il n’y a plus d’enfants dans les épis de blé. Adieu, Délia Tétreault.

Publicités

5 commentaires sur “Etait-ce le paradis…

  1. « Toujours est-il que le paradis s’est évanoui ». Qu’importe notre âge, je crois que c’est toujours une vérité absolue. Et c’est regrettable …

  2. Merci d’avoir partagé cela… Sûrement ne verrai-je jamais le paradis perdu de mon père. Merci d’avoir partagé le vôtre.

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :