Centenaire de l’armistice de 1918 : regards malgaches

AMPHI

Le monde célèbre le centenaire de l’armistice de la Grande Guerre ce jour du 11 novembre 2018, une guerre  qui a fait dix-huit millions de morts et six millions de blessés. A la Faculté des lettres et des sciences de l’université d’Antananarivo, la mention Histoire a convié l’historienne Pr Lucile Rabearimanana et le politologue et Gal Amédée Andriamisa Ramihone à évoquer la « participation malgache à la Première Guerre mondiale, cent ans après la signature de l’armistice » lors d’une conférence dédiée au centenaire de l’armistice de 1918

Centenaire de l’armistice de 1918 : 41 000 Malgaches sur le front

LUCILE RABEARIMANANA
Pr Rabearimanana, historienne

41 000 Malgaches ont été enrôlés durant la première guerre et ont rejoint le front en 1915. « Il s’agissait pour la plupart d’un recrutement forcé, bien qu’il leur fut promis un pécule pour leurs familles, ainsi qu’un allègement du régime de l’indigénat à l’exemple de l’exemption de la capitation ou karatra isan-dahy« , explique le Pr Lucile Rabearimanana. « La réticence des soldats malgaches était évidente au départ, cependant, sur le front, ils ont fait part de solidarité et d’engagement ». Sur Madagascar, la guerre aura des effets extrêmement néfastes sur la santé économique locale. « La colonie est appelée à produire pour la métropole. Il y eut une obligation d’exportation de produits stratégiques miniers et la culture forcée de différents produits comme le café. » Evidemment, ce forcing n’eut pas l’effet escompté et l’on traversa une difficile et forte période de perturbation économique, à l’origine de ce que les Malgaches appelaient jadis le « vola baoritra » ou « monnaie de carton ».

L’après-guerre n’aura pas l’effet libérateur de l’armistice pour Madagascar, encore colonie française : « Malgré ces promesses, n’oublions pas que la France métropolitaine devait surtout prioriser ses intérêts politiques et économiques à travers ses territoires coloniaux« , rappelle l’historienne. « En aucun cas, la possibilité d’une indépendance malgache n’était envisagée au sortir de la guerre, bien que l’événement a laissé clairement se dessiner l’émergence d’une opposition à la colonisation, notamment à travers des personnages tels que Jean Ralaimongo, parmi les Malgaches mobilisés et de retour du front, et à travers la diffusion d’idées pacifistes de la gauche française ».

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Tirailleurs malgaches dans une tranchée-abri en 1915 – Photo : DEFAP

Centenaire de l’armistice de 1918 : quel devoir de mémoire?

Cent ans après l’armistice du 11 novembre 1918, quel mémoire gardons-nous de cette participation malgache à la Première Guerre mondiale? Le souvenir de ces événements et de la présence malgache est particulièrement flou dans la conscience collective : le temps qui nourrit l’oubli et l’absence d’actions mémorielles constantes y sont pour beaucoup. Le Gal Amédée Andriamisa Ramihone interpelle sur l’importance d’une loi mémorielle, « c’est-à-dire une loi qui déclare le point de vue officiel de l’Etat sur des événements historiques nationaux ou internationaux et qui dicte la posture officielle et nationale quant à ces faits historiques. Elle définit non seulement le regard commun, mais aussi, peut interdire d’autres points de vue comme la contestation ou le révisionnisme« . C’est à l’Etat que revient l’initiative d’une politique publique mémorielle, afin d’imposer des souvenirs communs à la société : « C’est une forme de reconnaissance qui stimule le désir de vivre ensemble et la reconnaissance, qui affirme le lien commun, incarné par des commémorations, des discours de personnalités et surtout une politique et des actions éducatives. Car ce devoir de mémoire n’a de sens que s’il s’appuie sur l’éducation et la culture ».

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A l’université d’Antananarivo, le Pr Lucile Rabearimanana et le politologue et Gal Amédée Andriamisa Ramihone évoquent la « participation malgache à la Première Guerre mondiale »

Quel sens donner alors au devoir de mémoire des Malgaches, où l’Histoire n’a pas encore sa place dans la construction de l’identité nationale? Le Pr Lucile Rabearimanana répond : « La politique publique malgache a failli à son devoir, en matière de mémoire et de connaissance de l’Histoire. Les Malgaches, même les dirigeants, ne se rendent pas compte de l’importance de l’Histoire. Pour exemple, la petite place accordée à l’Histoire dans le programme scolaire des classes primaires et secondaires. On ne demande même pas aux enseignants chercheurs de contribuer à la conception du programme et des outils utiles à la transmission de l’Histoire vers la jeunesse ».

Par ignorance de ce qui nous unit…

La connaissance de la contribution des Malgaches à la Première Guerre Mondiale fait partie de ces faits inconnus ou mal connus de notre histoire. Le Gal Amédée Andriamisa Ramihone et  Pr Lucile Rabearimanana concluent :

« Par ignorance de ce qui nous unit, comme notre histoire, nous perdons du temps en appuyant et alimentant toujours ce qui nous divise, comme le tribalisme, adimpoko et la discrimination », souligne l’historienne.

« Et (sans citer qui que soit), nous savons que certains gagnent toujours à ce que nous détruisions nos souvenirs. Faut-il aujourd’hui terminer d’évoquer ces souvenirs en se disant « ny lasa homban’ny lasa? (littéralement, laissons le passé au passé) », questionne le politologue.

Ampo mieritra.

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Exposition sur les soldats et tirailleurs malgaches de 1914-1918, organisée par la Direction des Archives Nationales à l’université d’Antananarivo

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