Il faut sauver le soldat qui lit…

La jeunesse malgache (dit-on), a perdu le goût de lire. Je ne sais pas si c’est vrai ou faux. Mes professeurs écrivaient aussi que je n’avais aucun goût pout les mathématiques, jusqu’à ce qu’ils découvrent que j’étais capable d’obtenir de jolies notes en philosophie et durent se résoudre à accepter que si du mathématicien nait souvent un philosophe, certains élèves épris de philosophie pouvaient se rendre malades à la seule vue d’un énoncé d’algèbre. Ma théorie est donc la suivante : ce n’est pas la jeunesse malgache qui n’aime pas lire, c’est la société malgache qui ne crée pas l’envie de lire.

Anecdote de mon passé lycéen. Nous lisions ce fabuleux roman « Mitaraina Ny Tany » de Andry Andraina. C’est un roman social sur le fond historique des années infernales de la colonisation et de la Seconde Guerre. Le prof’ avait tracé un tableau à colonnes, titrés « Toe-javatra mampihomehy »/ »Toe-javatra mampalahelo »/ »Toe-javatra mahafinaritra » etc. C’était une manière de lire et de comprendre un livre qui m’embêtait beaucoup – j’ai découvert plus tard que cette technique du « fafana an-tsolaitrabe » était adoptée un peu partout. Elle m’embêtait, car j’en perdais toute la saveur de mon lu et j’ai souffert d’un handicap majeur : mon professeur et moi-même, nous n’avions absolument pas le même sens de l’humour, ni de la révolte, ni de la compassion, ni du bonheur. Il riait de choses qui m’exsapéraient et exprimaient des compassions qui n’étaient pas miennes. Tous mes devoirs de rédaction sur « Mitaraina Ny Tany » étaient le reflet de la souffrance d’une « élève incomprise ». A la question qui revenait souvent : « Milazà toe-javatra roa mahatsikaiky ao anatin’ny andininy faha-… amin’ny « Mitaraina Ny Tany »?, j’avais un blanc énorme : « Mitaraina Ny Tany » ne m’inspirait pas le rire, c’était un roman de révolte et de colère. Mais j’avais besoin de grapiller des notes pour combler mes trous béants en mathématiques, je feignais donc de trouver drôle que Ndrasana soit obligé de travailler ses champs en catimini et nu à minuit, parce que la chemise de raphia piquait sa peau.

Bref.

Vous dire alors qu’il est peut-être important de revoir certaines manières de transmettre le goût de lire. Lire pour lire, lire pour apprendre à avoir son propre ressenti, librement et complètement. Lire et avoir le droit de ne pas aimer ce qu’on lit. Lire et avoir le droit d’aimer ce qu’on lit. Lire et avoir le droit de conserver ses propres émotions, de les défendre et de les chérir. Lire aussi et de ne pas être constamment jugés sur ce qu’on lit – on se moque bien souvent des lectrices abonnées à Barbara Cartland mais n’est-il pas fabuleux de constater que Barbara Cartland a réussi là où des Diderot et des Steinbeck ont échoué? Lire et aimer lire à sa manière, de droite à gauche, de gauche à droite, à l’envers, à l’endroit, sur le lit, sous le lit, etc.

Oralité. On dit aussi que lire ne nous est pas culturel, puisque nous sommes un peuple de tradition orale. Ce en quoi je suis d’accord mais ce constat signifie-t-il que nous sommes condamnés à en rester là, accepter notre oralité et se dire qu’on a perdu la cause du livre? J’imagine qu’au début du 20e siècle, l’argument pesait encore, mais un centenaire plus tard, n’est-il pas temps de vivre son époque ? Sans compter toute la dépérdition culturelle, historique et sociale qui est la nôtre en acceptant ce qui est sans vouloir ce qu’il faut.

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Lire en famille. Le goût de la lecture, à mon avis, n’est pas différent des autres goûts. Le goût du sport ne vient-il pas en partie de l’éducation reçue au sein de la famille, de même que celui de la musique, des légumes, des randonnées, des voyages? Combien de parents prennent aujourd’hui le temps de lire au chevet de leurs enfants? Je n’ai pas de réponse à cette question…mais elle mérite qu’on y réfléchisse, n’est-il-pas?

L’illétrisme. Plus de 50% des Malgaches ne savent ni lire, ni écrire et la majorité de ces personnes sont des femmes, originaires des campagnes éloignées. C’est le cas parce que nous manquons cruellement d’écoles, parce que nos écoles coûtent chers à nos concitoyens – en argent et en temps – et parce que la pauvreté, souvent, oblige les familles à déscolariser leurs enfants. C’est aussi le cas parce que notre politique de l’éducation elle-même est trop précaire et nous (simples citoyens, parlementaires, décideurs, executif, société civile) l’avons permis. Par de longues années de crise, de solutions tip-top, d’incompréhensions mutuelles. Et d’indifférence. A cette politique devrait s’ajouter une autre stratégie de vulgariser le livre ( création de bibliothèques? prêts? lecture collective? ) pour atteindre toutes les couches. J’imagine que si on a de quoi financer un gigantesque buffet pour 6.000 personnes à Iavoloha, on peut au moins se pencher sur ces questions utiles (bien que moins médiatisées).

ImageRentrée scolaire 1910, photo prise dans la délicieuse page Madagascar Hier.

Les prix. Une autre tendance consiste à « croire » que le livre est cher, trop cher pour une famille malgache moyenne – je veux bien croire qu’il l’est pour la couche défavorisée…mais la réponse à cette question dépend d’une politique du livre et de l’enseignement, comme dit plus haut). Le prix courant du livre neuf est de 30.000 à 50.000Ariary (moins cher qu’un téléphone portable, moins cher qu’une paire de ballerines, moins cher qu’une playstation et définitivement moins cher qu’un billet pour voir Maître Gims au Carlton…Si je vois les prix de ce qui se vend sur les réseaux sociaux (vêtements, chaussures, accessoires etc), le prix du livre neuf n’est pas si exhorbitant….je parle toujours de la couche moyenne et plus), si l’on met de côté toutes les productions spécialisées. Dans ce prix, nous avons les rémunérations d’au moins quatre personnes : l’auteur, le réviseur, l’éditeur, le libraire. C’est une mince marge qui, disons-le, ne fait absolument pas vivre son homme et il faut que nous ayons l’ouverture d’esprit d’accepter l’existence de cette chaîne de métiers, son importance en termes économique et culturel ET LA RESPECTER.

pppn

C’est dans ce sens, dans tous ces sens, que Genius Of Designers dont je fais partie, est heureux de vous inviter à nos samedis du livre et de la littérature ces mois de février et mars. Venez rencontrer et comprendre tout ce qu’un livre représente.

Des détails dans les prochains jours/heures.

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