La vie secrète des personnages

Les gens qui écrivent des romans disent souvent que les personnages qu’ils créent ne leur appartiennent pas, qu’une fois couchés sur le papier, ils prennent une vie indépendante et guident leur imagination pour créer l’histoire. C’est assez surprenant. Jusqu’à ce que l’on soit, soi-même devant la page où vivent les personnages qu’on a créés.

Je l’ai rencontré sur le flanc d’une colline. Elle ne ressemblait à rien de ce que j’ai jamais connu, de toute ma vie. Grande, maigre, d’une pâleur presque fantomatique. Ses cheveux étaient très noirs, très frisés, tressés sur le sommet de son crâne comme une tiare de jais. La base de son cou, courant sur sa nuque et ses épaules étaient tatouées. Ses seins étaient nus et son corps, seulement drapé d’une soie sauvage et pourpre autour de ses hanches. Et elle dansait, au milieu d’autres personnes. Lorsque nos regards se sont croisés pour la première fois, j’étais pétrifiée. Ses yeux étaient restés sur moi à peine quelques secondes, puis elle me quitta pour danser, comme une brindille blanche au milieu d’un jardin. Elle était fascinante. Je pense que je l’ai regardé danser des heures.

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Il m’a fallu d’autres heures pour rassembler mon courage et l’attirer vers moi. Je n’avais pas envie de la bousculer, j’avais envie qu’elle me choisisse, je ne voulais pas être l’intruse incrustée dans sa vie. Je voulais qu’elle m’accepte. Les premiers temps ensemble étaient délicieux. J’écrivais, totalement prise dans son univers, sur l’autre rive du temps. C’était un bond très dépaysant. Trois siècles séparent nos deux mondes et pour venir à elle, il aura fallu non seulement enjamber l’inconnu mais aussi comprendre des réalités que je n’aurais pas pu saisir du haut de mon modeste 21e siècle. J’avais compris, dès la première douzaine de pages que je ne pourrais pas la suivre partout. Chacun de ses gestes, de ses mots et de ses choix me montraient à quel point je ne la connaissais pas, parce que j’ignorais totalement de quoi son époque était faite. Plusieurs semaines de recherches, de lectures, à n’en plus finir. J’étais exténuée et surtout, embarrassée parce que dans l’urgence et le besoin de reconstituer sa vie, je devais plonger dans celle d’autrui. Une immersion indiscrète, des confidences étonnantes, tristes, curieuses. Mais aussi, des présents comme de rares personnes peuvent vous offrir en une vie. J’ai découvert des familles brisées par les guerres, par les religions, par la colonisation, par la résistance, par les crises. Puis, on me confia des histoires d’amour passionnantes et des cœurs vidés. Et on me raconta des naissances d’enfants, de villages, de clans, de tribus. Quelqu’un s’était dévêtu devant moi, m’a fait découvrir son corps décharné. Une femme m’avait prise dans ses bras, me voyant sangloter en écoutant son histoire. J’ai assisté à un rituel ancien. J’ai ri avec des femmes et des hommes. J’ai appris des noms et des mots. J’ai dansé. Et je ne suis toujours pas certaine que les pièces de l’histoire sont toutes rassemblées.

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Plusieurs fois, je la regardais à son insu. Parfois, je ne faisais que l’admirer, observer son existence comme on regarde un tableau. Plusieurs fois, j’ai été prise de panique, subitement consciente de la distance qui nous surmontait et de la possibilité terrifiante de m’être trompée sur elle, sur moi, sur les choses que je croyais vraies, acquises et comprises. Au bout de quelques chapitres, un incident fit irruption. Mes mains couraient sur le clavier, confiantes sur chaque expression, chaque paragraphe et le sens que je donnais à l’histoire. Mais chaque page écrite m’éloignait subrepticement d’elle. Elle escortait mes mots comme quelqu’un qui supportait des évènements contraignants contre son gré. Elle devenait distante. Elle exécutait chaque geste et disait chaque parole, obéissant à mes verdicts, mais elle s’éloignait, ses sourires étaient voilés d’un sentiment que je définissais mal. Et elle se cachait de moi, quelque part, dans un endroit que mon imagination ne pouvait décrire.

Insomnies. Des nuits entières. Je me sentais seule, impuissante et abandonnée. Je relisais chaque paragraphe, ligne après ligne, pour essayer de déchiffrer quelques erreurs que j’aurais commises. A un moment dans le récit, j’avais introduit un nouveau personnage et lui, aussi, était prometteur. Il représentait un univers qu’elle ne connaissait pas et la faisait rêver à des horizons nouveaux. Je savais qu’elle n’en était pas amoureuse, car elle aimait son merveilleux amant, ce guerrier et maître de la mer. Mais quelque chose chez ce personnage l’enrageait. Et je n’en savais rien. J’étais incapable d’interpréter ce qu’elle ne me disait pas. Cette nuit-là, je bus tout le café de la Colombie et vidais des tonneaux de vin. J’avais les yeux cernés et caves. J’étais irritée. Malade. Stressée. Au travail, cet épisode coïncidait, malheureusement, avec la fin de l’année fiscale et tout d’un coup, nombreuses choses avaient dues être réglées. Puis, nous organisions un colloque sur les crises récurrentes malgaches. Ensuite, d’autres projets ont sauté dans mes bras comme des orphelins en mal de tendresse. J’étais en nage et elle me regardait de loin, froide, indignée.

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Pendant des jours, je n’avais pas eu une minute à lui consacrer. Ce qui nous a permis à toutes les deux de prendre assez de recul. Une nuit, je me réveillais en sursaut. Et j’avais compris. Ce personnage, cet homme mystérieux que j’avais fait débarquer à bord d’un bateau battant pavillon britannique, cet homme était arrivé trop tôt. Il était non seulement entré prématurément dans l’histoire mais son rôle induisait des conséquences incongrues. La présence de cet homme lui faisait prendre des positions politiques qu’elle n’aurait pas eues et des décisions immatures et insensées. Je lui ai mis sur les épaules des choix qui ne lui ressemblaient pas : je l’avais piégée.

Cette découverte me mit dans une allégresse inqualifiable. J’étais… délivrée d’un poids sur le cœur. J’avais compris. J’étais à nouveau moi-même. Et elle était à nouveau elle-même. J’ai coupé une centaine de pages de mon texte, soit quinze jours de travail acharné mais j’étais soulagée, enfin. Puis, j’ai réécris les chapitres, phrases après phrases, sans m’arrêter : j’avais abattu en deux nuits blanches le labeur de mille ans. Ensuite, je me suis endormie pendant deux jours. A mon réveil, je me suis offerte deux paires de merveilleuses bottes qui ont creusé un abîme abyssal dans mon budget mensuel et souriais, béate, aux vaches maigres qui allaient être mes compagnonnes jusqu’à la fin du mois.

Mes doigts désormais couraient sur le clavier. Je la voyais voyager. Je la voyais aimer. Je la voyais se battre pour son village et sa liberté. Je la voyais faire l’amour. Je ne savais même pas que je pouvais écrire son intimité, et pourtant… Je la voyais pleurer son âme triste, porter un deuil, mûrir et grandir. J’ai mis la main sur des albums d’anciennes photographies, de vieux bulletins de l’académie nationale, de vieux journaux de personnages historiques. Je dormais avec Raombana et me réveillais avec Rasalama, je déjeunais avec Rainilairivony et dînais avec Gallieni, je prenais ma douche avec Cameron – il était aussi surpris que moi- et je cuisinais avec Andrianampoinimerina – qui ne gouta à aucun de mes plats, le goujat. Pour reconstituer le monde de son époque, comme celui qui l’a précédait et la succéderait, il m’aura fallu assembler des images et des histoires, des feuilles et des feuilles entières et j’ai l’impression de n’en avoir jamais assez. J’ai créé un personnage qui a recrée une époque pour moi. C’est…fabuleux.

Un matin, je me suis brusquement arrêtée d’écrire, mes doigts restés en l’air, immobiles. Je lus et relus la phrase que je venais d’écrire. Je n’en revenais pas. Je suis sortie en trombe de ma tanière, les cheveux en bataille, les yeux rouges, les phalanges gourds et hurlais : « Elle rencontre le roi ! Elle rencontre le roi ! » On me regarda, sans plus – on ne s’étonnait plus de mes apparitions incertaines, car depuis que je me suis décidée à commencer ce roman, j’avais des absences et des présences excentriques, bien malgré moi…

Comment a-t-elle fait ? Le roi n’est pas un personnage qui s’approche facilement. Comment a-t-elle fait pour se présenter devant son pire ennemi, le Radama qui a attaqué son village ?

Comment a-t-elle fait ? Je n’en avais aucune idée. J’ai écrit des heures et des heures. J’étais totalement certaine d’avoir rédigé chaque lettre en puisant dans mes pensées, dans mes recherches et dans mon imagination. Mais je n’avais aucun souvenir vraiment précis de ce qu’elle avait fait. J’essayais de me rappeler des passages. Je me souvenais de certains événements, de certaines émotions, des moments distincts et même des dialogues. Mais je ne pouvais pas me souvenir des liens entre chaque chose, chaque scène. Je rouvre mon ordinateur et je me relis. Des insomnies, encore une fois. Elle m’avait fait écrire des passages entiers, elle m’avait guidé, elle m’avait montré comment faire, de quelle manière le faire et à quels moments. Elle m’a aidé à écrire un roman. Ce n’était pas un livre, c’était de l’amour.

Je sais aujourd’hui ce que veulent dire les écrivains : les personnages ne vous appartiennent jamais. Et la magie du roman consiste à le comprendre.

1

Mon histoire n’est pas terminée. Je suis arrivée à un nouvel écueil et je suis éreintée. Je suis devenue pescétarienne pour avoir relevé un challenge qu’un ami m’a lancé. Et, curieusement, plusieurs personnes de ma connaissance sont mortes ces dernières semaines. La vie, la mort et leurs histoires. Qui sait, combien de litres de vins et de café seront bus avant que vous ne fassiez sa connaissance ? En attendant, elle danse sur le flanc d’une colline.

A Ramanalina qui me regarde sur la crête d’Ilafy.

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