Anosy, anareo…

Je rentre à la maison, après une longue journée, que dis-je, une longue semaine exténuante. Je prends le premier taxi qui accepte de me transporter – me ballotter – à un prix correct. C’est une deux-chevaux. Pas la deudeuche de collection, mais la vieille momie tananarivienne, rafistolée. Tout comme Toutankhamon, elle a survécu aux aléas du temps et de la mode, brinquebalante, à demie morte mais bien en vie. Le mécanisme vrombit, comme mon chauffeur qui s’est donné comme mission d’invectiver tout ce qui roule. Nous rejoignons la grande boucle du lac Anosy, où la foule du vendredi soir se fraie un chemin entre les voitures en rangs d’oignons serrés. D’abord passer le palais du Sénat, devant le jardin du soldat qui brandit le drapeau, en souvenir du cinquantenaire de l’armée. Grâce au Comesa, j’ai découvert l’artillerie lourde de cette institution, un tank de l’ère glaciaire. Mugabe n’en demandait pas tant.

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Hafahafa ho’aho ny tontolon’izy iny… Zakarandà mipoapoaka…*

Nous nous faufilons. Mon taxi est l’archétype du chauffeur que je déteste : prétentieux, discourtois et d’une mauvaise foi innommable. Mais je suis fatiguée, et j’ai appris, ces derniers jours à ne pas me mêler de choses que je suis incapable de gérer en langue malgache. La prétention au volant, c’est au moins un chapitre de Bescherelle à s’étouffer. Bref. On se faufile comme un rat, au milieu d’une circulation terrible, d’une foule qui va et qui vient, qui traverse sans crier gare là où il ne faut jamais. A l’arrêt de Mahamasina, une nuée de gens qui attendent leurs bus du retour. C’est toujours une scène désolante, les gens qui attendent le bus à 17h. La fatigue et la frustration se lisent sur leurs visages stressés ; ils rejoindront sans doute, à une heure tardive, un foyer où la Jirama aura coupé eau et lumière. En attendant, ils sont là, tristes silhouettes entre les rats de 2CV qui se faufilent et, ma main à couper, quelques voleurs à la sauvette qui sortiraient le poignard pour quelques billets. Le soldat qui brandit le drapeau ne leur viendra pas en aide, Mahamasina à 17h, ce n’est tellement pas le Comesa.

Des cintres de friperies se balancent mollement dans la brise polluée d’odeur d’urine et de fumée d’échappements. En face, sur les bords du lac, d’autres scènes. Des lycéennes en tabliers se font siffler par des petits mecs désœuvrés qui se balancent sur les remparts du lac. Elles ont ce rire candide de la petite coquette qui découvre le pouvoir de sa jeunesse. A quel moment de nos vies de femmes perd-t-on cette insouciance pour devenir celles que nous sommes devenues – en ce qui me concerne, une femme dans une momie ambulante…

Les jacarandas sont en fleurs. C’est octobre, à Antananarivo. Le mois des jacarandas qui explosent. Entre les branches, l’ange solitaire au milieu du lac. Autrefois, elle était noire et je l’adorais ainsi, elle avait le caractère d’une daring woman. Puis, des gens ont trouvé l’idée de la peindre en blanc. C’est comme de porter une robe blanche par mauvais temps, c’est vite crade. Un jour, j’étais sur Staten Island, ai pris le ferry pour visiter la statue de la liberté. On m’avait expliqué qu’elle n’a pas toujours été verte : c’est une statue en cuivre qui, en s’oxydant, s’est verdie. Au cours de ses trente premières années, la grande dame avait la couleur flamboyante du cuivre. Je voudrais avoir une anecdote à raconter sur l’Anjely Mainty. Etait-elle d’une autre couleur? Les éléments ont-ils eu raison de son teint? Mais, c’était une petite dame en noir, qui a blanchi par excès de fadaise ambiante.

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Fofontany koa mba tiany, rehefa volana oktobra…*

Des voitures sont garées sur le bord du lac. J’entrevois une vieille dame qui descend en contrebas des rives. Elle remonte sa robe, puis s’accroupit, dans l’idée de cacher son blanc derrière par un des poteaux qui bordent le lac. Qui ne cacha rien, mais que nenni, elle pissa à faire déborder le lac. Au loin, l’ange solitaire sous le soleil couchant d’un ciel embrumé d’effluve, et la vieille pisseuse. De l’autre côté, un père de famille qui trimballe trois marmots. Marcher avec trois garçonnets dans les rues tananariviennes en heure de pointe est un défi : le trottoir ne protège de rien, les voitures s’en foutent et le père a des antennes devant et derrière. Le bouchon traîne. Mon chauffeur s’énerve. Je suis fatiguée. Un motard a décidé de rouler sur le trottoir, vilipendant les piétons de son klaxon. Sur les murs, des affiches collées les unes sur les autres, dont celles d’une conférence d’un bishop ou que ne sais-je. Antananarivo est le foyer des nouveaux évangélisateurs, très stylés et très… show biz. Ici, les églises deviennent des salles de spectacles, les salles de spectacles deviennent des églises. Le discours est très zélé, un peu cucul de celui-qui-se-la-pète, mais….ça a l’air de marcher, ce business des âmes.

Puis un joli garçon efféminé qui marche comme un chat funambule. Il a un t-shirt rouge en col V et un short qui lui tombe aux genoux, avec des petits motifs marins. Il est comme une fleur dans une décharge, il est beau et libre, il n’a rien à prouver à personne. Les motifs marins me rappellent la robe d’une certaine jeune femme. Très stylée, serre-tête incarnadin, petite robe gracieuse et escarpins en chocolat. Je me souviens d’une scène curieuse où une jeunette qui lui vouait admiration lui demandait conseil pour se styliser et s’habiller à la « première dame ». Elle lui répondit, d’une voix de velours et sucrée, avoir été élevée dans un milieu intellectuel et élégant, haut-lieu de la vieille aristocratie – de sang et de politique – tananarivienne qui l’avait, semble-t-il,  dressée à tenir un certain rang et donc, une discipline olympique de la vie en société. Je levais un sourcil amusé. Je n’avais pas épicé le numéro de dinde dont je fus témoin, ça devait déjà être exténuant de se créer un personnage au milieu d’une décharge. Certaines statues s’oxydent toutes seules, apparemment. Je regarde la silhouette onduler doucement, en voilà un qui n’a aucun numéro à ramener : il est ce qu’il est. J’aime que les gens dégagent une énergie positive. Un androgyne est un peu mal vu dans les rues d’Antananarivo, et pourtant, dans toute cette foule de « sauterelles dans un panier », il était le seul à respirer sa liberté.

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Ilay masoandro mody, hamonjy ampitso, no sinemany takariva…*

Une musique, de loin en loin. Un vieil air de valiha, je crois bien. Je ne suis pas du tout musicienne, je ne reconnais pas l’air. Un ami vazaha venait de me dire à quel point il admirait le fait qu’à Madagascar, la vie culturelle soit encore perceptible, que l’artisanat persiste, que l’identité se démarque. J’ai besoin de recul, sans nul doute : je ne vois pas/plus Antananarivo avec un œil aussi affuté. Je ne vois plus rien que la pollution, les discours empruntés de « l’aristocratie » oxydée – dray!, les gens qui font des coudes pour rentrer dans le dernier bus, la Jirama qui clignote, les tanks du soldat de pierre… Et l’ange, dans sa robe blanche et crade. Un dernier regard, sur les hauteurs. Manjakamiadana, me vois-tu…Puis la musique s’arrête, remplacée par Jeane Manson qui voulait faire l’amour, avant de dire adieu. Fa i Jeane ve adala e.

Nous quittons Anosy. Je ne vois plus que le reflet du lac dans le rétroviseur et les ailes d’un ange moribond. Bientôt, la 2CV me ramène, cahin-caha, à un quartier plus tranquille. Je suis rentrée. La voix de l’être aimé. Home sweet home, homme sweet homme. J’aime Antananarivo… C’est ici que je suis aimée.

Anosy, anareo…

*Zakarandà, Lolo sy ny tariny.

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