Eau, que tu me manques

Aujourd’hui, j’ai décidé que ce serait la dernière fois que je m’énerverais contre des choses pour lesquelles je n’ai ni maîtrise, ni pouvoir. Ma journée tananarivienne commence sans eau. J’apprends – et j’estime que j’en ai appris – que la grosse coupure d’eau est due à la défectuosité d’un canal d’évacuation « qui date de l’époque coloniale ».

Ok. C’est toujours étrange de qualifier cette eau du robinet de potable (bien qu’il fût un temps où je la buvais sans aucun sas) : d’abord parce que les canaux sont si vétustes que si l’eau sort « buvable » de quelque part, elle traverse rouilles et usures d’un temps révolu, dans les méandres d’une plomberie incertaine avant d’arriver dans un verre. Ensuite, eut-égard aux couleurs improbables de l’eau du robinet des derniers mois, il faudrait donc mieux dire que c’est une eau que l’on peut consommer sans pour autant que sa fraîcheur soit garantie. La Jirama défend souvent urbi et orbi la qualité de cette eau, comme ici rapporté par l’Express de Madagascar – l’exemple est un peu cocasse. Ce jour-là, l’eau était d’un marron sans appel. Ok, potable, pourquoi pas, mais comme ni moi, ni le PM ne l’avons bu en public, gardons-nous bien de rendre des vérités trop bibliques.

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Express de Madagascar – 20 Jan.2016

L’eau des robinets d’Antananarivo vient du lac de Mandroseza. Ce même lac où sont repêchées des choses et d’autres, que vous pourriez lire en épluchant la presse des faits divers – Je connais une histoire véridique plus heureuse sur le lac, où il est question d’avions et de canards sauvages. J’y pense souvent ces derniers mois, ça me réconforte.

Petite histoire personnelle d’eau

Donc, cette eau-là n’est pas venue, ce matin. Hier soir, ayant eu vent de la panne sèche, j’entrepris de faire quelques réserves de seaux dont je fis bouillir le contenu pour, ce jour, me réveiller avec de quoi faire une toilette correcte. Aux aurores, je me lève et de ma précieuse provision, aucune goutte. Je demandais ce qu’il est advenu de mon trésor liquide, l’homme à tout faire de la maison, me répondit, candide, l’avoir utilisé. WTF. Je m’offusque intérieurement dans un calme olympien – j’ai évolué, je suis perfectible, peace and love. J’étais piégée dans un dilemme philosophique : l’eau étant un droit, pourquoi n’en aurait-il pas, lui, le droit d’usage. Pourquoi aurais-je plus le droit d’utiliser cette eau que lui – bien que réservée par mes soins, j’ai envie d’être mesquine. Après tout, on est tous humains, tous égaux. Etre la maîtresse de maison ne fait pas de vous l’unique et exclusive détentrice des droits sur l’eau réservée. Si je creuse un peu ma logique, je pourrais faire la peau à ces grosses compagnies qui pensent poinçonner à leurs labels la précieuse goutte d’eau. Voyons. Je m’en allais donc, affronter ma journée, luxueusement lavée d’eau embouteillée et de disques d’ouate imbibée d’eau distillée de thym, de verveines, citron vert et de romarin –  reconstitution bucolique et olfactive du bonheur de vivre, envers et contre la Jirama.

Petite histoire publique d’eau

Cette histoire de canal de l’époque coloniale me taraude. Antananarivo est une ville entourée d’eau et la délimitation des quartiers de la capitale et de ses environs prouve la compréhension et certainement la maîtrise que jadis, nos ancêtres avaient déjà des sources d’eau. Le premier système moderne de distribution d’eau et d’électricité d’Antananarivo date de 1899, un modeste essai. Quelques années plus tard, en 1905, la Société d’Etat Civile (SEC) obtient de Gallieni l’exclusivité de l’approvisionnement en eau et de l’éclairage public dans la capitale. La SEC deviendra la Société d’Eau et Electricité de Madagascar et qui, fusionnée avec la Société des Energies de Madagascar, créera en 1975 l’actuelle Jirama. Entre temps, la Société d’Eau et Electricité de Madagascar éclairera aussi Toamasina, Fianarantsoa, Antsirabe, Antsiranana et leurs régions périphériques. La Société des Energies de Madagascar (1952) quant à elle se charge du ravitaillement en eau. Les deux sociétés sont fusionnées et nait alors la Jirama.

Je me suis obligée à cette petite recherche parce que toute la journée, je me suis faite une fixation bien malgré moi sur cette phrase  «  Un canal de distribution d’eau sis à Ambatoroka et datant de l’époque coloniale est sérieusement endommagé ». C’est vieux comment, ce réseau de canaux d’évacuation d’eau d’Antananarivo ? Vieux comme quoi ? Vieux du vieux, ou vieux d’australopithèque ? La Jirama, dont certains canaux d’évacuation et de ravitaillement datent donc de la Société des Energies de Madagascar et rien ne vous dit qu’ils ne datent pas du tout premier réseau de 1899. Hahahahahahaha, je plaisante. Je plaisante sao dia miakatra afo eo – tsy afaka tondrahana rano koa satria tapaka ilay rano hahahahahahahahaa… Tapitra, mifona.

Dans l’Express de Madagascar de ce jour, je lis :

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Express de Madagascar – 7 avril 2016

1940. Quand même. Et, signe des temps, on a une « unité de traitement de la station de production d’eau potable à Mandroseza » et « la réhabilitation de tous les réseaux d’adduction d’eau en état de vétusté, est en cours.  » On n’arrête pas le progrès, dites-donc. Huhuhu.

Bref. On n’a pas eu d’eau ce matin. Remarquez qu’il y a des jours où Antananarivo est sous le déluge, conséquence de l’extraordinaire bêtise de remblayer les plaines à outrance. Mais l’eau est l’eau : elle trouve son chemin, même s’il faut te rouler sur le capot.

Ici, à lire : http://goo.gl/24z8Ei

En matière liquide, voici le dernier verre d’eau (de vie) pour la fin. Elle est propre, limpide et désaltère les esprits fatigués, hommage à une Première Dame qui se reconnaîtra. Non, pas celle-là, tu es fou.

Celle-là. Avec « L’EAU ».

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Aujourd’hui, j’ai décidé que ce serait la dernière fois que je m’énerverais contre des choses pour lesquelles je n’ai ni maîtrise, ni pouvoir. Après, vous me direz que je suis mieux lotie que la population du Sud malgache – non, mais sérieux, ce n’est peut-être pas moi qui ne suis pas au courant. Digression, pardon.

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