Horohorontany

« Horohorontany » est le mot très malgache qui désigne le séisme. Et de séisme, nous venions d’en vivre un dernièrement qui m’a bien secoué un instant. J’aime bien le mot « horohorontany », je le trouve très poétique. Il ne signifie pas seulement que la terre tremble : « horohoro » a une connotation d’effroi, de soumission, de terreur, comme si la terre comprenait que devant l’inéluctable évènement dont elle est victime, elle n’a aucun recours que d’accepter et de s’assujettir, avec une certaine conscience de la force nettement supérieure qui la domine. C’est l’équivalent de l’expression nothombienne – mais aussi biblique – « stupeur et tremblements ». C’est la terre qui tremble avec hébétude et terreur.

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Stupeur et tremblements. Ou horohorontany, by Nothomb.

C’est ce que j’aime dans la langue malgache, elle n’est pas qu’une langue, elle est… Elle est… Comment vous le dire. Stupéfiante.

Les mots d’ailleurs. Dans « Madagascar, Idées Reçues Sur l’Ile Rouge », Ed. Le Cavalier Bleu, Sylvain Urfer et Patricia Rajeriarison expliquent bien ce caractère insolite de la langue malgache qui, parce que nous sommes devenus colonie française, a toujours été considérée à tort comme influencée par la langue de Molière. Or, c’est plutôt celle de Shakespeare qui s’est le mieux intégrée dans le malgache et aujourd’hui encore, reste présente au quotidien : sekoly/school, embroidery/amboradara, praiministra/prime minister, boky/book, baiboly/bible, penina/pen, howdy/haody, sidikina/God save the Queen, salanitra/silent. J’aime bien ce dernier, salanitra, mot qu’on utilise pour réclamer le silence quand on commence un kabary et qui y arrive, bien mieux que nos « mba mangina moa ry reto a ! ». Salanitra est un mot qui semble dire « Vos gueules, bordel ! »mais avec une certaine classe. « Très chers, vos gueules, bordel ».

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Entrer une légende

Les mots, longs et courts. Autre insolite très apprécié, la longueur des mots. Un mot/nom malgache peut s’allonger à l’infini ou se réduire en une seule syllabe sans forcément perdre son essence : Razomasimpahafahantsileferimpananika ou… Zo. Voilà. Ces mots accordéons sont une véritable spécialité, telle que nous pouvons le faire avec n’importe quel mot et en fait, n’importe quelle phrase : « Nahoana mihitsy moa ? », question qui en dit tellement long qu’elle pourrait tenir un discours parlementaire à elle seule. Ou bien « Minantsss ! », que je ne peux même pas vous traduire mais qui résume à lui seul ce que je pense de Michelle Obama.

Les onomatopées et les interjections. Il y a presque une dizaine de manières de dire « aaay » que chacune peut détourner le sens d’une phrase. Comme dans « Aaay, iny ve no akanjonao ?/Aaay, c’estce que tu vas porter ? » dont la seule intonation de Aaay peut révéler toute une information encyclopédique sur ledit vêtement. Un Aaaay peut ainsi dire « eh oui »ou bien « oh non » ou bien « arrêtes de mentir » ou « aucune chance » ou  » toi alors, je t’aime bien » etc.  Ensuite les « ein ein », la tête qui hoche de haut en bas pour dire oui et « an an an » de droite à gauche pour dire non. Et « Tsss » qui peut dire n’importe quoi en fait mais dont on sait exactement quoi. Ou mieux encore « Aizaaaaa/Ou ? » qui ne cherche rien à en particulier mais qui semble exprimer toutes les recherches documentaires sur le sujet. Aizaaaaa. Et d’autres mots vides de sens mais…qui ont du sens : « odoy e! », « kiiii » ou « Houh » – qui dénonce quelque chose ou bien qui révèle la panique, je n’en sais trop rien. Le must étant de pouvoir sortir « Houh !Aaaaay ? an an an, aizaaaa ! tssss ? Iny ve no akanjonao? « . Tout est dit, parfaitement.

Les traductions. L’académie malgache fait beaucoup d’efforts pour traduire les mots nouveaux en malgache. Personnellement, j’ai quand même beaucoup de mal à me les approprier, ces mots nouvellement traduits me semblent toujours un peu surfaits. J’aime mieux utiliser soit le mot étranger qui désigne la chose, soit utiliser la prononciation malgachisée du mot – qui lui donne plus de saveur, à mes yeux. Par exemple, je trouve le mot « takamoha », pour dire ampoule, spécialement…laid. Je dis toujours « ampoule » et dès lors que la traduction malgache moderne me semble laide, – ce qui est donc très subjectif -, j’utilise le mot étranger. Mais un jour, alors que je visitais ce village lointain, je me suis aperçue que les paysans s’étaient tout simplement appropriés le mot, comme on le faisait autrefois : « Apôla ». Qui est bien plus fun que « takamoha. J’aime beaucoup entendre des mots comme « ordinatera », « razoara », « gazety « , « bisiky », »sokolà » et mon préféré : « paingondantelina » ou épingle de dentelle, si ce n’est pas joli, ça. Je les trouve bien plus malgaches, plus jolis, plus nôtres. Donc, j’aimerais bien pouvoir juste dire « blaogera », parlant de moi-même que de dire… Bref. Et après avoir vu le film « Suffragette » de S. Gavron (M.Streep, C. Mulligan, H. Bonham Carter), j’adore dire : « SIOFRAZETY »

Sexe. Les mots du sexe ne sont pas rares, bien au contraire. Et à l’inverse de ce qu’on aime bien véhiculer, les Malgaches ne sont pas pudiques vis-à-vis du sexe : seulement, contrairement aux Occidentaux, dans la culture malgache, parler du sexe ou de la sexualité est grossier – habitude qui a son charme et ses limites. On estime que les actes de séduction, de sexualité et de procréation appartiennent au cercle privé. De là à dire que nous ne pratiquons pas la chose ou  que nous la pratiquions avec modération, c’est mal nous connaître. Malheureusement, le vent de la modernité est passé par là : à travers les réseaux sociaux et à plusieurs autres circonstances, la sexualité sort peu à peu de la sphère privée. Outre les conséquences physiques et morales – ouh quelle coincitude, mon  cerveau… -, je constate qu’il en résulte surtout un autre phénomène : le sexy de la chose se perd au profit du seul sexe mécanique ou « d’apparat »  – puisqu’il s’agit donc de se filmer pour montrer sa capacité pornographique à se déchaîner, un plaisir un peu bas de gamme qui n’est ni fantasmatique, ni imaginatif (mais, m’enfin…). Ça sent l’ennui – qui ne tient pas compte de vos prouesses, si vous êtes ennuyeux, vous l’êtes et puis voilà. Mais qui suis-je pour me permettre de juger, izaho koa an, je ne parle que de mots. En voici d’ailleurs une compilation à lire sur la chose : « A coeur ouvert sur la sexualité merina », de Malanjaona Rakotomalala, ed. Karthala. Amusante et instructive lecture, pour ce que j’en pense. Et très merina, croyez-moi :

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Le sacré. L’un des caractères que j’apprécie avec la langue malgache, c’est son pouvoir de sacraliser les choses. Ce qui me laisse toujours penser qu’être Malgache et totalement athée doit être une sensation assez particulière, comme se mettre au régime dans une pâtisserie. La langue malgache est faite pour les prières, les cultes, les rituels et toutes les traditions qui associent l’humain au divin. Si le français est fait pour l’amour, l’italien pour la séduction, l’anglais pour convaincre, l’allemand pour ordonner, le malgache est fait pour se présenter à Dieu. Ou aux dieux.

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Dans la case royale, petites offrandes sacrées en s’adressant au roi.

Les mots que je n’aime pas. En Malgache brute de fonderie, j’ai toute une liste de mots que je déteste – sans que je ne puisse vraiment vous donner une raison intelligente, finalement. Par exemple, le mot « feno » quand il est utilisé en épithète. Comme dans « Mirary fiononana feno », dans les formules de condoléances, que je trouve – allez savoir pourquoi – un peu … surfait. Ou bien dans « Raiso tompoko ny haja feno atolotra ho anao », la lèche, va.  L’inverse ne me gêne pas pourtant : « feno hafaliana » vs « hafaliana feno« , « feno fitiavana » vs « fitiavana feno« … Est-ce que vous ne la sentez pas, cette espèce de… prétention suffisante de l’épithète? – sa efa lasalasa aho izany…Aussi, l’usage du mot « tompoko » dans les argumentations, en particulier quand je le lis sur les réseaux sociaux : Exemple : « Ny atao hoe teny malagasy tompoko dia teny tsy mifangaro », « ka zoko tompoko izany « , le mot, initialement très policé, verse dans une insolence crasse… Les mots qui désignent trop précisément les parties du corps comme « fototsofina », « ravimbody », « tadimpoitra », « ankihibetongotra », « lavakorona », « hodimaso »- tsy haiko izay antony fa tena mahatsiravina ahy…- sauf « ambavafo » que j’aime bien. Et enfin, l’usage, en dehors du cadre intime et familial du mot « neny » – par le receveur de bus, le taxi driver ou le gars de la Jirama.

Mon expression malgache préférée est « veloma, mandra-pihaona » qui signifie littéralement « restez en vie jusqu’à ce que nous nous revoyions ». Nos adieux sont des bons vœux de personnes généreuses, un Malgache qui vous dit au revoir vous souhaite toujours de vivre plus longtemps. Alors, veloma, les amis, mandra-pihaona – au prochain billet. Promis, je me remets à.

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