La saison des mânes

L’hiver touche à sa fin. Avec ce froid mourant, les derniers mpamadika dansent et chantent, sur les hauteurs d’Ilafy. Ilafy, d’où je viens et à qui j’appartiens. Ma famille est fille de cette colline sacrée depuis sept générations, nous y étions déjà lorsqu’on disait « Ilafy Ambohitrakanga ve? » et nous y sommes toujours, lorsqu’elle se décrit désormais comme « Ilafy ambany Rova ve ? ». Nous sommes les Tsimiamboholahy d’Ilafy.

Ilafy, avy ety amiko
Ilafy, avy ety amiko. Mananjara toy ny voalobokay 🙂

Je suis protestante, de tradition, d’éducation et de conviction. J’appartiens à une  vieille souche de famille protestante, calviniste et rigoriste, dépouillée et acide. Si vous pensiez connaître l’esprit hautement ascète du protestantisme malgache conservateur, vous en auriez les boyaux retournés, si vous jetiez un coup d’œil dans mon passé lointain.

Mes aïeuls maternels, Zafimbazaha d’Ambohimiadana, se sont convertis très tôt, bien avant le Rebik’Ondry, bien avant que le christianisme devint la religion officielle de la Reine. La première conversion connue, du côté de mon père, Ilafy, est estimée à 1861, sachant que mon aïeul a contribué à construire l’église protestante aux pieds du pavillon royal d’Ilafy. Une conversion précoce et incompréhensible à l’époque, qui amena des fractures sensibles et épiques dans une famille traditionnaliste, dans un temps et un siècle où l’identité n’avait pas encore été souillée par ces ingérences intempestives coloniales, dont – et reconnaissons-le -, l’évangélisation a été l’une des pierres angulaires.

Lorsque mes parents se marièrent, les deux familles avaient déjà rompu avec la plupart des traditions ancestrales qui se consacraient aux cultes des disparus et des divinités. Officiellement, du côté maternel, nous avions cessé de pratiquer le Famadihana en 1960. Officiellement, car cette décision avait découlé d’une grande et longue controverse familiale qui se solda par la construction de tombes sœurs : à gauche, on enterrait ceux qui souhaitaient que leurs dépouilles soient exhumées, à droite, on déposerait les corps de ceux qui ne le voulaient pas. Officiellement, car malgré tout, nous restions malgaches et très merina : la frange traditionnaliste continua à cultiver vivement les coutumes ancestrales et la frange convertie devint plus convertie que le Christ Himself. A gauche, on gardait les idoles et les totems avec ferveur. A droite, on entrait dans le mouvement du Réveil avec l’enthousiasme d’une addiction. A gauche, on s’adressa aux disparus avec respect et soumission, à droite, on prêcha sous le crucifix, avec  »stupeur et tremblement ». A gauche, on entrait en transe. A droite, on s’astreignait à une vie de privations – qui fut insolite, car mes aïeuls, des deux côtés, étaient de très riches propriétaires terriens. Ils avaient leur propre chapelle, où tous vêtus de blanc, ils pleuraient la fin des temps, avec rage et volupté. Terrifiant.

Me voici, devant la chapelle familiale construite en 1915, Ambohimiadana/Manantana
Me voici, devant la chapelle familiale construite en 1915, Ambohimiadana/Manantana

Mais à gauche, on restait respectueux des rites de Famadihana. A droite, on l’ignorait. Et je  descends de la droite. Donc, c’est une personne totalement étrangère à ces vieilles traditions qui vous écrit, aujourd’hui. J’en suis triste mais je dois avouer que je ne retrouve en moi aucune force, ni même envie, de vouloir renouer avec ces coutumes : je ne les ai jamais pratiquées, je ne les pratiquerais jamais. Je ne les connais pas mais je me soigne.

Le Famadihana est une tradition qui nous vient du 17 ou 18e siècle. Elle se pratique dans plusieurs régions mais pas dans tout le pays. La traduction littérale est « Retournement des morts », qui n’explique pas l’esprit de la chose. Nous, Malgaches, croyons que les morts ne sont pas les absents : ils sont les invisibles. Le décès est « simplement » l’accès à un nouveau statut, une nouvelle dimension de l’existence : on cesse d’être un mortel pour devenir un immortel, invisible et très présent. Nous pensons qu’il est bon d’accompagner cette transformation par quelques rites effectués par les vivants car quoique vous trépassiez, vous avez une fonction dans le cycle de la vie. Votre corps se meut en latérite et reviendra à la terre. Votre âme, elle, succèdera à tout ce qui fut, tout ce qui est et tout ce qui sera. L’expression « Mandria am-piadanana/Repose en paix » n’est pas malgache : nos morts ne se reposent pas, ils bossent dur.

Photo de Frank Janssen. En bas de page, un lien vers les photos de Famadihana, immortalisées par le talenteux photographe.
Photo de Frank Janssen. En bas de page, un lien vers les photos de Famadihana, immortalisées par le talenteux photographe.

Le Famadihana ne se décrète pas sur un coup de tête. Il faut le préparer des mois/des années à l’avance car c’est l’une des traditions les plus couteuses que nous avons. Plus couteux qu’un mariage. Des familles et amis lointains viennent par brassées entières, vous vous devez de les nourrir, de les loger et de fournir les divertissements. Pendant les trois ou quatre jours de fêtes, des centaines de personnes vont et viennent, mangent, dansent, sont plus ou moins saouls – il faut s’y faire, on aime ça. Puis viendra le jour du Famadihana où l’on ouvre le caveau familial, on exhume les dépouilles de nos bien-aimés que l’on enveloppe de nouveaux linceuls de soie. Autrefois, la coutume voulait que l’on découpa un morceau des linceuls usés que l’on conservait chez soi. Les plus conservateurs baigneront ce bout de tissu dans un bol d’eau que l’on donnera à l’ancien ou à l’ancienne, lequel s’en verse une becquée pour l’asperger de sa bouche à l’assistance. En malgache, le mot bénédiction se dit « tso-drano », littéralement : souffler de l’eau. Ensuite on mange du riz et de la viande, un plat très gras et TRÈS BON : une spécialité culinaire pour laquelle votre estomac doit être génétiquement conçu pour supporter. Même rompue depuis des décennies avec cette vieille tradition, je me sais enfant de cette île chaque fois que je m’assois par terre, repue de riz rouge et de viandes épaisses.

Vary be menaka :)
Vary be menaka 🙂 Ce ne fut pas à l’occasion d’un Famadihana, mais le  »concept » du gras y est 🙂 Gasy izahay 🙂

Je ne peux pas vraiment vous raconter cette tradition avec les mots idoines, parce que je ne la pratique pas et je la regarde de l’extérieur, comme un Vazaha, presque touriste dans ma propre culture 😦 Si vous me demandez ce que le geste signifie pour moi, je ne peux aller plus loin que d’évoquer le corps en décomposition. Qui se résume en quelques réflexions profondes, philosophiques et pointues : bactéries, bactéries, bactéries. 😦

Mais je me soigne de ce qui me terrifie : être chrétienne protestante, c’est faire l’impasse sur bien des choses  car votre foi exige bien des choses de votre conscience, que de vous-même, vous n’auriez pas pensé faire. J’envie toujours ceux qui peuvent le faire facilement, simplement, comme si de rien n’était. L’évangélisation, comme je le disais dans ce billet, a détruit bien des choses – mais a soutenu bien d’autres, dont…nos âmes. D’un regard extérieur, on perçoit les premières conversions au christianisme comme une reddition de ce que nous sommes, en faveur d’une culture inconnue, bizarre et dangereuse. Je le comprends très bien et respecte le fait que cette ingérence dans ce que nous étions, soit vécue comme une blessure. Je voudrais vous dire cependant, que même à l’intérieur de ces familles converties, la chose n’a pas été aisée. Je ne parle pas des maltraitances et des violences que les nôtres ont subi – je ne vois pas ce que Ranavalona Reniny aurait pu faire : des étrangers venus d’un monde inconnu et avec des manières inhabituelles et mystérieuses, venaient spolier l’héritage séculaire dont elle était la gardienne, fallait-il qu’elle s’endormit sous sa puissante couronne ? De plus, elle avait raison : la Bible précéda le canon. Je vous le dis, en vérité, elle a fait ce qu’elle devait faire. A sa place, je n’aurais pas été sanguinaire, c’est sûr, mais j’aurais été plus virulente, sans nul doute. Pacifique mais corrosive. God Save The Queen.

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Je ne vous parle donc pas de ces violences perpétrées par une Reine  »lozabe » dont furent victimes ces premiers chrétiens, mais des débats internes qui les avaient tiraillés. Cela n’a jamais été facile, à aucun moment, de sacrifier ce que nous étions pour s’abandonner à quelque chose de totalement nouveau, tout en sachant que ce que nous étions n’était ni mauvais, ni étrange, ni dangereux, mais simplement différent. C’était accepter de sauter dans le vide, pour un Dieu inconnu. C’était avoir une tombe à droite et une tombe, à gauche. La littérature chrétienne sur l’évangélisation à Madagascar – écrite généralement par des auteurs chrétiens, juges et parties donc – ne parle jamais de ces choses : elle se contente de décrire les martyrs comme des martyrs, de décrire la religion traditionnelle comme un ensemble de croyances bêtes et puériles, de décrire Ranavalona comme la Caligula femelle, de décrire les évangélisateurs comme des porteurs de bonne nouvelle et de lumière. Comme si nous étions un pays de monstres et de ténèbres. Terrifiant.

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Mais la conversion au christianisme ne fut pas ce drame romanesque du Bien contre le Mal. Lorsque le christianisme – et le protestantisme – devint religion d’Etat, le peuple fut forcé à y adhérer. Une corvée fut créée pour obliger les récalcitrants à se soumettre aux nouvelles croyances de la couronne et à se réinventer une identité nouvelle, forcée : le fanompoam-pivavahana, littéralement la corvée de la prière. En parcourant quelques passages du livre  »Bible et Pouvoir à Madagascar au XIXe siècle : invention d’une identité », F. Raison-Jourde, Ed. Karthala, je lis cet anecdote, au pays Betsileo :

Ainsi, les Betsileo sont-ils présents de corps au temple, mais largement absents d’esprits. Ils sont tellement extérieurs au sens de ce qui s’y passe, qu’ils s’attendent, une fois ce nouveau lapa construit au nom de la Reine, à être libérés de tout rapport avec lui. Aussi, profitent-ils de la moindre relâche dans la pression qui les écrase et situent-ils cet épisode du dimanche, qui appartient à la Reine des Merina, sur le même plan exactement que leurs autres corvées de tous les jours. Pendant le voyage royal en Betsileo, en 1873, J. Andrianaivoravelona constate que les adultes envoient enfants et esclaves à leur place au temple, puis quand on les désigne pour toute autre forme de corvée, rappellent-ils qu’ils ont déjà fait leur part, disant « Izaho efa nandoa kristiana »

L’église ou le temple est traduit par « Trano Fiangonana », littéralement « la maison où l’on se regroupe ». Une appellation qui me semble toujours singulièrement dénuée d’âme et presque froide, dans un pays où la langue est aussi spirituelle que chaude. A mon avis – mais je peux me tromper – cela traduit bien la situation de l’époque. Personne ne vient de plein gré ni à cœur joie à une corvée : il est illusoire de penser que ce fanompoana ait été bien compris ou accepté par tous et unanimement. Il y a eu des pleurs, il y a eu des colères, et si le culte traditionnel perdure encore au cœur des vieilles collines, c’est qu’il y a eu des résistances aussi. De cela, on n’en dit pas grand-chose. On résumera, hypocritement, plus tard que l’expression Fanompoam-pivavahana vient de l’idée de service, de culte à Dieu. Une manière comme une autre de faire comme si de rien n’était. Terrifiant.

Au loin, les Mpihira Gasy jouent et font danser les mpamadika. Chacun porte à bouts de bras son ancêtre, dont le corps venait d’être à nouveau enveloppé et déposé dans une natte de raphia. Il n’y a pas d’expression plus forte de ce que nous sommes : un peuple vivant, malgré tout. Je les entends, de loin en loin. Ils vivent une vie que je ne vis pas, malgré quelques collines qui nous séparent. Quelques collines et sans doute plusieurs décennies de batailles dont aucun ne sort vainqueur. Je pense à mes ancêtres. Je pense au premier d’entre nous. Je pense au dernier d’entre nous. Je pense à moi. Un jour, je serais latérite et retournerais à la Terre. J’aimerais rencontrer ma Reine et la serrer dans mes bras, lui dire que je ne l’ai pas oubliée et que je l’aime. Mais elle ne me comprendrait sûrement pas, moi qui incarne tout ce qu’elle méprise. Moi qui serais déposée dans une tombe à droite. Terrifiant.

Me voici, ma Reine chérie. Comme je vous aime. Comme vous me haissez :(
Me voici, ma Reine chérie. Comme je vous aime. Comme vous me haissez 😦

La saison des mânes se terminera bientôt. Bientôt, les grosses pluies viendront charroyer la latérite rouge des collines. Sept générations des miens. De la terre à la terre. Je suis chrétienne et je le dis, avec le respect du sacrifice de ceux qui m’ont précédé, qu’ils étaient à la corvée ou qu’ils étaient à la chapelle. Rien n’est facile. Merci, Ilafy – Ambohimiadana. Indraindray koa ny elatra, mavesatra. Indraindray koa ny vahatra, mamatotra. Indraindray.

Bigre. Vous êtes restés jusqu’au bout 🙂 Hosorana tantely fa nampijaly tena 😀

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