La racine de la tribu des hommes

Premier constat : c’est loin. Au bout de huit heures de route, je n’en pouvais plus de marcher. Et, dotée de deux pieds gauches, je tombe de tout : d’une diguette, d’un pont, d’une passerelle, d’une descente, d’une montée, des nues. Ma réputation de mauvaise marcheuse ayant fini par me précéder, ils disaient : « Tenez-là bien, la pente n’est pas glissante mais tenez-là quand même ! Ne la laissez pas derrière, si elle tombe, personne ne la verra ! Attention, ne la lâchez pas, la rivière pourrait l’emporter par ses orteils ! » Puis un jour, je suis revenue et ils avaient construit un pont pour qu’il n’y ait plus besoin de traverser le ruisseau à pieds et risquer de se noyer dans 10cm d’eau, et ils disaient en riant : « Ity ny kidonan’i Mialisoa ! Voici le pont de Mialisoa !»

Ny kidonan'i Mialisoa. A 900km de chez moi.
Ny kidonan’i Mialisoa. A 900km de chez moi.
Garao. Fort fort lointain.
Garao. Fort fort lointain.

On les appelle les communautés de base : les Coba. En malgache, les vondrona olona ifotony, la racine de la tribu des hommes – le malgache est une langue extraordinaire. Parce que franchement : « Coba ». (An an an, be zesita koa an, izany koa ve ny fandikana ny vondrona olona ifotony e ! Rehefa hoe Coba dia Coba fa tsy be literatiora eo ! – clin d’œil aux puristes, étranglez-vous avec vos Bescherelles.)

On dit souvent que le travail avec les Coba est difficile, ce qui est vrai. Pas parce que ces paysans sont difficiles – bien au contraire, ou alors, ils m’ont facilité la vie par pitié – mais parce qu’en fait, ils incarnent l’esprit de ce que fut l’âme malgache : un esprit et une communauté extrêmement policés, avec la complexité paradoxale d’être aussi subtils que rudes, aussi simples qu’alambiqués. Très malgache, donc. Pour l’affronter, on s’avance avec stupeur et tremblement. Genre.

Je me plais souvent à dire que les Coba incarnent l’authentique moramora que l’on nous attribue. Les habitudes citadines ont déteint sur cette forme de dolce vita insulaire, la traduisant en nonchalance, paresse et atermoiement. Ce qui n’est pas du tout l’idée du moramora qui pourrait se résumer par : si tu veux que l’action commence, attends patiemment que vienne son heure. Une fois qu’elle commence, cependant, accroche-toi bien, toi et tes pieds gauches.

Aujourd’hui est grande fête. Les hameaux des environs se donnent rendez-vous. Certains ont quitté leurs cases à l’aube, traversant montagnes, vallées et forêts. Le soleil tape fort, on s’assoit à l’ombre des cases, ici et là. Ce qui signifie que l’on suit l’ascension du soleil dans le ciel : tout au long de la cérémonie, des gens se  déplacent brusquement comme une volée d’hirondelles pour venir s’asseoir à l’ombre de la case voisine. Je ne sais pas vraiment ce qu’il se passe. Les gens semblent concentrés à ne rien faire mais ils sont si absorbés dans leur inaction que je ne pus que la respecter et l’imiter. On continue d’affluer des villages voisins, fleuves de salutations : suis le flot si tu veux survivre.

Fety ambanivohitra mahafinaritra
Fety ambanivohitra mahafinaritra

La cérémonie est très traditionnelle. On remercie Zanahary, Créateur de toutes choses, y compris des pieds gauches. On entonne l’hymne national – petite digression : le Malgache de base est généralement un excellent chanteur. Mais ’ai remarqué que d’un lieu à l’autre, Ry Tanindrazanay Malala a des sonorités très différentes, qui n’a pas vraiment de lien avec ma manière de la chanter (je ne suis pas une Malgache de base en ce qui concerne le chant, ceci explique cela). Je me dis que, si on pouvait enregistrer la manière de le chanter d’une région à l’autre, on aurait un hymne guerrier pour fouetter ce patriotisme moribond – D’ailleurs, tenez-le bien, la pente n’est pas glissante mais tenez-le quand même !

Donc on chante l’hymne et commence la salve de discours. Il faut naître Malgache pour apprécier ce moment à sa juste valeur, ce moment où les causeries frôlent la joute et si on se défend mal, frôlent le meurtre. On discourt par amour des mots. On peut faire cet exercice très longtemps, sans s’ennuyer jamais. On pourrait faire un discours très court mais une fois qu’on s’est lancé, on est trop paresseux pour s’arrêter 🙂 🙂

On tue le zébu que les garçons avaient trainé par les cornes depuis l’enclos. Mon ami est malade, il transpire à grosses gouttes. Il est Indien, du Rajasthan. Sa présence dans ces lieux diamétralement opposés à sa culture est le résultat d’une affirmation très juste : la diversité enrichit. A l’origine, c’était l’idée. Mais cet aspect très sanguinaire de ma culture ne cadre pas du tout avec la sienne, pour qui la vache est sacrée. Il m’explique sa religion. Je comprends, mais je n’y peux rien : cet ongulé de sa race mourra.

N'espère pas rencontrer l'âme du vieux malgache autrement :P
N’espère pas rencontrer l’âme du vieux malgache autrement 😛

Nous sacrifions beaucoup de zébus et de coqs. Nous le faisons avec minutie et conscience, mais de bon cœur. Tout le temps. Et nous finissons en bons Malgaches : l’alcool puissant, artisanal, méchant. Ce n’est pas de la boisson, c’est un guet-apens. Tu avais deux pieds gauches, maintenant tu les as gauches et retournés, talons en avant. Et tu danseras la polka sur le pont de Mialisoa.

Et voici le clou. Le village est loin, je l’avais dit. Ce n’est pas loin/loin, c’est loin. Ignoblement loin. Sans routes praticables, sans électricité, sans médecin et généralement, l’école est aussi loin que la source d’eau potable. Mais vois-tu ces deux énormes caisses de baffles, d’où sortent-elles ? A chaque grande cérémonie, tout hameau malgache, si enclavé soit-il, dispose dignement et étonnamment d’une sonorisation, qui fonctionne certes à la batterie et au gasoil, mais tout de même. Je vais te dire comment ça marche : à l’horizon, un champignon monumental atomisa Hiroshima et bien que James Graham-Bale croyait que ce fut une âme au départ vers la lumière, c’était bel et bien le déclin du Soleil Levant. Et puis tout à coup, des hélicoptères américains jetèrent à terre des coffres de vivres et de médicaments ET de la sonorisation. L’alcool. Puissant.

Je disais donc, sous l'empire du soleil levant. Tu t'énerves à comprendre.
Je disais donc, sous l’empire du soleil levant. Tu t’énerves à comprendre.

Donc, une sonorisation qui sonorise très fort. Tu connais les radios cartes ? Tu devrais. C’est un système de matraquage qui fonctionne à mort : si tu comptes lâcher des messages subliminaux (« la blennorragie, ce n’est pas bien », « ne vote pas Mapar », « les shorts trop courts ne vont à personne ») : radios cartes. Musique donc : un son traditionnel salopé par quelques modernisations inesthétiques – la nouvelle génération d’artistes sacrifie beaucoup de l’art traditionnel, avec minutie et conscience, mais de bon cœur. Zébu. Coq.

Mais puisque la sono fonctionne et qu’au bout d’un dé à coudre de cet alcool à base de braises infernales, tu ne prends la vie qu’avec philosophie : tu danses. Les Cobas dansent beaucoup. Le Malgache de base est un excellent chanteur et un bon danseur. Mais cette danse… Comment vous l’expliquer… Imaginez des brindilles d’herbes prises par le vent : elles vont à gauche, elles vont à droite, elles ondulent et tournoient. Un talent pareil, on nait avec ou pas. Moi, pieds gauches : la seule danse où je ne tombe pas, c’est l’afindradindrao. Andriamatoa me retient, car mon gentleman de mari.

Aboay zesitanao !
Aboay zesitanao !

Je vous disais que les Cobas incarnent l’âme du vieux malgache. Qui a l’air bon enfant et bon vivant, tel que je vous le raconte. Mais ne vous méprenez pas : c’est aussi protocolaire qu’à la cour de la reine d’Angleterre. Méfiez-vous. Je suis très respectueuse des traditions – je disais un jour que j’aurais aimé naître dans l’Imerina du 18e siècle rien que pour vivre ces traditions, et on me ria au nez. C’est fou, non, comme ces radios cartes assomment l’imagination ?

En ce qui me concerne et je ne me lasserais pas de le dire : si tu veux que l’action commence, attends que vienne son heure. Une fois qu’elle commence, accroche-toi bien. Le Moramora, c’est la maîtrise de la patience, pas une course contre le temps.  Zanahary, créateur de toutes choses, a un timing parfait. C’est un chef Coba : la racine de la tribu des hommes.

Apocalypto....
Apocalypto….

Tsy voatery ho azonareo ny zavatra rehetra. Izay dia lazaiko dieny izao. Sao miasa saina.

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